Jean-Michel Blanquer – L’homme à la prudence de Sioux

Monsieur le Ministre,

Votre solide expérience en matière d’éducation et votre absence de positions idéologiques sont un atout incontestable pour votre première rentrée scolaire… ministérielle…

Vous avez compris qu’il fallait tourner la page des années sombres marquées par des réformes égalitaristes et politisées, mais vous le faites avec intelligence et doigté pour ne pas heurter inutilement.

Vous ne promettez pas la « refondation », comme le professeur Hollande, et pas davantage « le grand soir de l’éducation ». En cela encore, vous marquez une différence très nette avec la plupart de vos prédécesseurs, ceux qui étaient d’abord pressés de laisser leur nom à la postérité. Voilà un gage d’humilité.

Plutôt que de faire des lois à la hâte pour défaire d’urgence ce qui a été (mal) fait, vous choisissez la voie de la sagesse en assouplissant l’existant.

S’agissant des rythmes au primaire, vous laissez la main aux communes. Cela est d’autant plus sage que le bon sens éducatif et le bon sens budgétaire devraient finir par se rejoindre. Au nom du principe dérogatoire que vous autorisez désormais, il est à parier que la semaine de quatre jours redevienne rapidement la règle. Les écoles vont (enfin !) pouvoir se libérer des activités occupationnelles et encombrantes du vendredi après-midi. Bref, celle que le précédent gouvernement a osé appeler « la réforme des rythmes » devrait mourir de sa belle mort…

S’agissant des EPI (Enseignements Pratiques Interdisciplinaires), les collèges pourront décider de les maintenir ou de les réduire. Vu le faible enthousiasme des enseignants dans cette mise en place qui a grignoté le temps réservé à l’enseignement des disciplines, il est probable que les EPI fassent long feu…

L’enseignement des langues anciennes (latin et grec), les dispositifs bilangues et les sections européennes, qui étaient dans le viseur d’une ministre débutante, peuvent être restaurés, le tout sans tambour ni trompette. La raison l’emporte enfin sur les idéologies destructrices. Bravo Monsieur le ministre !

Après le diktat de l’interdiction du redoublement, vous dites simplement que celui-ci peut rester envisageable, même si son caractère exceptionnel doit prévaloir. Du bon sens, là encore.

Ainsi, derrière votre apparence un peu raide se cache une vraie souplesse qui étonne déjà, et rompt avec les manières de la plupart de vos prédécesseurs, faites d’injonctions, de déclarations solennelles et de grands textes législatifs qui prétendent tout changer, mais qui, en réalité, crispent les enseignants et grippent un peu plus le système.

Vous avez donc pris le parti, Monsieur le ministre, de construire la confiance étage par étage, et de donner du temps au temps, comme disait l’autre. Cela avant de passer à l’action, car OUI vous allez passer à l’action, pourvu que le mandat qui vous a été confié s’inscrive dans la durée…

Il suffit de lire votre livre L’École de demain, publié en 2016 aux Éditions Odile Jacob, pour s’en convaincre. Et il est hautement probable que vous n’avez pas été choisi pour laisser les choses en l’état, ou simplement pour faire quelques exercices d’assouplissement.

En véritable explorateur de l’éducation, vous avez notamment écrit vouloir rechercher le « grand équilibre », à la croisée des chemins, entre tradition et modernité.

À pas de loup, vous préparez savamment le terrain pour les cinq ou dix années qui viennent, et vous montrez déjà que, malgré les hauts postes que vous avez occupés et votre responsabilité présente, vous n’avez pas rompu le lien avec le terrain. Tout cela est de très bon augure.

Pour l’avenir donc, car là est mon propos, je vous invite à regarder dans trois directions ou, plus exactement, à vous tourner vers trois chantiers prioritaires :

D’ABORD LES FAMILLES, devenues au fil des décennies les parents pauvres de l’éducation. Or, rien ne sera possible si vous ne regagnez pas d’abord leur confiance. Comment la restaurer ? En leur permettant de rencontrer régulièrement les enseignants, sur un pied d’égalité, et évidemment pas pour prendre leur place. Est-il possible que les deux principaux acteurs de l’éducation d’un enfant ne se parlent ni ne s’entraident, et ne se comprennent que difficilement ? En vérité, c’est dans le dialogue, pétri de respect, et de l’amour du jeune – même pour le plus turbulent – que naît la compréhension, car l’action éducative ne peut se concevoir que sur le mode du partage. Il est donc indispensable que TOUS les parents d’élèves (indépendamment de leurs fédérations représentatives) se reconnaissent dans votre projet pour l’École.

EN SECOND LIEU LES LYCÉENS. Vous entendez « remuscler le bac », de sorte que notre premier grade universitaire renoue avec sa vocation de « baie de laurier » (étymologie). Pour ce faire, vous avez, d’ores et déjà, fixé le calendrier du futur bac à 2021, en recentrant l’examen sur quatre épreuves et le reste en contrôle continu. Attention, la ligne de crête est périlleuse ! Il ne s’agit pas de tomber dans le même abime que le Brevet des collèges qui, aujourd’hui, n’a plus qu’une valeur symbolique. Aussi, une règle s’impose : le poids de l’examen final devra toujours peser plus lourd que celui du contrôle continu.

Pour réaliser l’objectif d’un bac remusclé, il ne faut pas se méprendre. Ce n’est pas seulement l’année de terminale qui est à transformer, mais TOUT LE LYCÉE. Pour ce faire, pas de quartier. On pourra garder le gros œuvre, mais il faudra abattre les cloisons, car notre lycée, fait de séries et filières enfermantes et préfabriquées, est devenu archaïque. Il n’est plus en phase avec l’enseignement supérieur. Permettez, Monsieur le ministre, aux lycéens de dessiner eux-mêmes leurs parcours, à partir d’une matière dominante, complétée d’options au choix. C’est d’ailleurs un peu votre idée du lycée modulaire que vous développez dans votre propre ouvrage. J’y souscris, à condition toutefois de faire vraiment confiance aux lycéens et de les valoriser. En leur permettant de choisir eux-mêmes plus de 50 % de leurs enseignements, nous passerons du menu imposé au lycée à la carte.

ENFIN LES ENSEIGNANTS. Vous avez raison d’inscrire votre action dans le temps long de l’histoire de notre institution séculaire. Mais soyons concrets. Aujourd’hui, un élève qui entre en sixième a dix professeurs ! Comment peut-il construire une relation personnalisée avec chacun d’eux ? Comment l’enseignant lui-même peut-il vraiment connaître son élève, le suivre et le faire progresser ? Mission impossible. La bivalence (formation des enseignants dans deux disciplines) est absolument nécessaire pour les futures générations d’enseignants, comme cela fonctionne à merveille en Allemagne. Anoblissons aussi la fonction, par un « serment républicain du maître », au moins aussi important que le serment d’Hippocrate du médecin.

Offrez aussi la possibilité, Monsieur le ministre, aux enseignants de devenir les tuteurs de leurs élèves, leur mentor, nouant ainsi une relation privilégiée avec eux. Le « mentorat » pourrait devenir une des clés de la réussite de l’élève dans le cadre d’une relation constructive et apaisée avec son enseignant. Mais tout cela ne sera vraiment possible que si l’on donne du temps et de l’espace aux professeurs. Oui, ils devront être davantage présents dans leurs établissements, au moins autant que leurs élèves. Oui, ils devront être dotés de bureaux pour travailler seuls ou en équipe, et recevoir élèves et parents autant que de besoin.

Enfin, il ne faut pas perdre de vue que nos enseignants français sont parmi les moins bien payés du monde. Le métier doit redevenir attractif. La rémunération en estime ne suffit pas ; il faut qu’elle soit aussi pécuniaire. Ce qu’il faut viser c’est une augmentation de 20 à 25 % de salaire ! Non, Monsieur le Ministre, cela ne fera pas plus d’impôts pour les contribuables. Des leviers d’économies existent. Vous les connaissez. Et si l’on commençait par supprimer la bureaucratie environnante qui sclérose le système ? Voilà un bon début pour faire l’autonomie dans les établissements, qui vous est si chère.

Votre prudence de sioux pourrait vous permettre de réussir, pour peu que vous cueilliez le fruit sans attendre… dès qu’il sera mûr.

Thierry Fournier